Lettre d’un professeur qui s’encanaille...

A l’attention de …………….

Je suis professeur certifiée de Lettres Modernes et actuellement titulaire d’une zone de remplacement dans l’Académie de Créteil. Si j’écris ces lignes c’est que je suis proprement scandalisée par les droits exorbitants dont bénéficient mes collègues et dont les élèves, qui constituent soi-disant notre principale préoccupation, sont les premiers à pâtir. En effet les situations auxquelles j’ai été confrontée depuis le début de ma carrière sont aberrantes et illustrent bien le fait que l‘incurie de nombre d‘entre nous est la première cause du manque réel de considération dont souffre la profession de nos jours.

Qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions, ni sur mes propos : mon but n’est pas de nier l’existence de ce que les médias appellent pompeusement le « malaise enseignant », je veux simplement dénoncer l’attitude réactionnaire de beaucoup de mes collègues qui, sous prétexte d’un attachement borné à des acquis sociaux inaliénables, ne voient pas la réalité de la société, du contexte économique, des efforts que doivent faire l’ensemble de nos concitoyens, et qui par conséquent se coupent d’eux-mêmes de cette société qu’ils croient défendre. Mon but n’est pas non plus de faire de la politique, de soutenir telle ou telle réforme, de blâmer tel ou tel syndicat… Je ne cherche pas non plus à intellectualiser la chose, à rendre mon propos incompréhensible à force de logorrhées jargonnantes à tendance socio politico économique, je tiens simplement à exposer des faits : les abus auxquels j’ai pu assister sont grossiers, mon discours n’ira donc pas se perdre en finesse…

Afin qu’on ne dise pas que mon expérience n’est nullement représentative de la « réalité du métier », il faut préciser que j’enseigne la plupart du temps en « zone prévention violence ». D’autre part, afin qu’on ne prétende pas que je fais état de faits dépassés, d’anecdotes du temps jadis, ou de purs fantasmes, je me bornerai à évoquer des exemples datant de cette seule année scolaire (2007-2008). Si je ne donne pas de noms de personnes (à commencer par le mien) ou de lieux, qu’on me taxe de lâcheté ou de couardise si on le souhaite… (la plupart comprendra néanmoins les répercutions que pourrait provoquer dans l’atmosphère surchauffée d’une « salle des profs » ce qui apparaîtrait comme une vile dénonciation) c’est par-dessus tout et au-delà de mon propre intérêt parce que c’est un système que j’accuse et non des individus qui ne font qu’en profiter, plus ou moins mesquinement…

Voici tout d’abord un cas particulièrement intéressant : celui du congé maternité… Loin de moi l’idée de blâmer les femmes qui usent de ce droit légitime. Cependant j’ai remplacé cette année une collègue qui était partie pour un congé maternité. Contrairement à de nombreuses autres personnes dans le même cas, elle a eu la décence de ne pas le faire suivre d’un « congé maladie » ( se terminant une semaine avant les vacances d’été afin d’être payée intégralement), mais elle a eu la force et le courage de se remettre au travail. Néanmoins sa grossesse l’ayant terriblement affaiblie (admettons) elle n’a repris son emploi qu’à temps partiel (là encore, admettons…). Mais alors, en quoi est-ce aberrant ? Si on ne faisait que considérer le fait qu’elle change de régime en cours d’année (et que par conséquent elle ait été payée à temps plein pendant tout le temps de son absence) il n’y aurait qu’un maigre préjudice financier… Après tout « L’État n’a pas besoin d’argent » , « les caisses sont pleines, profitons-en », « les réformes sont nécessaires mais c’est ailleurs que dans l’Education Nationale qu’il faut trouver des fonds : taxons plutôt le Privé ». Mais en s’intéressant un tant soit peu au bien des élèves (ce qui est, à les entendre, la préoccupation principale des pourfendeurs de réformes…) on peut se rendre compte de l’énorme privilège usurpé par cette enseignante pour « convenances personnelles »… En effet pendant son absence je l’ai remplacée en prenant en charge quatre de ses classes. Mais dans la mesure où elle n’a repris son travail qu’à temps partiel, elle a laissé en plan une de ses classes… charge au Rectorat de dénicher un remplaçant pour reprendre cette pauvre classe orpheline. Au bout de trois semaines, le temps pour moi de faire un bref remplacement ailleurs, le Rectorat m’a donc rappelée pour prendre cette seule et unique classe…

Ce qui nous amène à un autre fait intéressant : le nombre de postes. En effet ayant cette classe en charge, mon emploi du temps devenait difficilement compatible avec tout autre remplacement et ce malgré mon désir de travailler plus que cinq petites heures dans la semaine. Oui, bien sûr, on doit préparer ses cours, corriger les copies… mais je suis payée pour effectuer dix-huit heures… ce n’est donc pas la portée personnelle et financière qui m’a fortement dérangée pendant ce temps, c’est plutôt la désagréable impression de ne pas mériter mon salaire à cause d’un système dont l’égoïsme, les « convenances personnelles » abusives et les revendications rétrogrades seraient autant de grains de sable qui gripperaient la belle machinerie de l’Education Nationale… Pour en revenir au nombre de postes, comment peut-on encore en réclamer plus alors que des professeurs (et j’en suis à mon grand dam) sont payés à ne rien faire ?

Encore un autre exemple de ces dérives méprisables : ayant miraculeusement réussi à me trouver un autre remplacement, le Rectorat m’a envoyée dans un collège pour prendre en charge la classe d’une collègue (celle-ci, pour des raisons médicales, a obtenu une décharge horaire de six heures). Mais afin de pouvoir se soigner au mieux, celle-ci est parvenu à changer quelque chose d’a priori légitime (se faire remplacer pour une de ses classes, afin qu’au moins quelques élèves puissent avoir une année « normale ») en une situation délirante, mais acceptée par le chef d’établissement, consistant à me donner non pas une classe mais une journée (soit cinq heures avec quatre classes différentes). Il est évident qu’on peut difficilement « avancer » en français avec une classe qu’on a qu’une heure par semaine… On voit donc que pour avoir une journée libre certains d’entre nous sont capables de sacrifier le bien de leurs élèves, chose qui semble nous être le plus cher (et en tout état de cause, qui devrait l’être réellement). En ce qui me concerne, cela est néanmoins parvenu à compléter mon emploi du temps jusqu’à dix grosses heures … payées dix-huit !

Je pourrais encore citer d’autres exemples que j’ai rencontrés personnellement cette année ou les précédentes, je pourrais citer beaucoup de mes collègues qui sont conscients de ces abus et dérives, je pourrais également écrire tout ce que j’entends dans la « salle des profs » et de la pression qu’on y subit quand on n’est pas d’accord avec la pensée unique qui veut qu’une réforme soit nécessairement mauvaise, mais on me taxerait certainement d’être partisane, d’être mal politisée, de vouloir influencer le lecteur à tout prix… j’en finirai donc en renvoyant la balle à tous mes collègues impartiaux et bien pensants en leur demandant si ce n’est pas outrepasser son rôle et son devoir de réserve que de distribuer des tracts aux élèves, de discuter en cours des réformes face à des jeunes aisément manipulables, d’oublier enfin que si le professeur a le devoir d’éveiller les consciences, d’éduquer à la citoyenneté, il ne doit en aucun cas embrigader ceux dont il a la charge : on sait trop où mène la manipulation de la jeunesse.

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11 Messages de forum

  • Que d’aigreur ! 14 octobre 2008 16:34, par dudu

    Chère amie, quelle aigreur dans vos propos !
    Si l’EN est de plus en plus mal gérée ce n’est pas la faute des professeurs qui n’en sont que la cheville ouvrière.
    N’oubliez pas que vous êtes de ce fait semblable à l’ouvrier dans son usine.
    Vous semblez être jeune et vous serez vous aussi bien heureuse de disposer de privilège tel que les congés de maternité. Si vous trouvez que c’est un trop grand effort pour notre pays, allez donc travailler dans "l’autre monde", celui ou un prof est payé avec de la chance 100 euros/mois et ou le congé de maternité n’existe pas ! 4,5 millards d’individus y vivent, ils vous feront surement une petite place !

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    • Que d’aigreur ! réponse 13 octobre 2010 21:11, par Patrice73

      Justement,

      Ce n’est pas parce que notre pays propose un confort et une protection sociale quasiment inégalés, que l’on doit en abuser. Car comme chacun le sait, "il ne faut pas tuer la poule aux oeufs d’or".

      De surcroit, il semble urgent d’aligner les régimes du public et du privé car les différences sont si énormes que le maintien des avantages du public est un véritable vol envers les travailleurs du privé.

      Puissent les fonctionnaires s’en rendre compte un jour.

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  • Vous n’avez pas d’établissement de rattachement dans lequel il vous est permis, voire obligatoire, de faire de l’aide au devoir, du soutien scolaire, du dédoublement de classe avec des collègues ?
    Enfin, bref, ce que font tous les TZR quand ils sont en sous-service...

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  • Lettre d’un professeur qui s’encanaille... 20 novembre 2008 12:22, par Fred

    Il faudrait arreter d’oublier que la grêve d’aujourd’hui n’est pas dans le but de conserver les acquis sociaux, mais une fois de plus de dénoncer l’action du gouvernement !
    Les égoistes ne sont-ils pas ceux qui se plaignent parce qu’ils vont devoir faire des efforts pour faire garder leurs enfants une journée, et pas ceux qui ne seront pas payés aujourd’hui car ils font greve afin d’améliorer l’éducation de ces mêmes enfants ?

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  • J’ai travaillé quelques années dans l’EN et ce témoignage ne me surprend pas. J’y ai également vu des choses assez aberrantes. Une CPE qui renvoyait tout à son collègue et ne faisait absolument rien de ses journées, un prof d’anglais absent de octobre à mai qui lorsqu’il était là passait des films à ses élèves (films en français...) et qui est passé hors classe suite à une inspection où il a été très bien noté, un prof de math membre du FN qui faisait sa propagande dans l’établissement et s’en prenait ouvertement dans sa classe aux élèves de couleur. Ma femme est CPE, depuis 3 ans maintenant l’un de ses collègues se met en maladie fin septembre pour ne revenir qu’en juin, son ancien chef d’établissement qui lui aussi abusait largement des arrêts maladies a carrément fait disparaître le dossier de son fils qui devait redoubler, une documentaliste qui s’enfermait dans son CDI... bref j’en passe et des meilleurs, le tout sous couvert d’une hiérarchie qui s’en fout comme que l’an 40 au détriment des élèves car évidement se sont toujours eux qui trinquent d’une façon ou d’une autre. Je travaille maintenant pour une autre administration et bien que j’y rencontre les dérives malheureusement classiques de ce milieu c’est sans commune mesure avec l’EN.
    Pour mesurer mes propos je tiens à souligner que la majorité des profs que j’ai rencontré sont des gens sérieux qui font passer les élèves en premier, néanmoins il y a un sacré ménage à faire.

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  • Lettre d’un professeur qui s’encanaille... 23 décembre 2008 17:05, par oivs

    Pour justifier le besoin d’une réforme sur l’éducation en France il suffit tout simplement de voir les résultats actuels de votre système éducatif. Je suis étranger (et pas francophone) et je n’ai jamais ni vécu ni travaillé en France, sinon que j’habite en Belgique et je travaille au Luxembourg.

    Dans le cadre de mon travail j’ai l’opportunité d’interagir avec des collègues français tous les jours, notamment par la voie de l’e-mail. C’est incroyable la quantité de fautes d’orthographe et de grammaire qu’ils commettent en écrivant en français ! Mon français est loin d’être parfait, comme vous pouvez le voir de ces lignes, pourtant il est assez fort pour détecter les gens qui savent bien écrire et ceux qui savent moins. Ce problème est particulièrement fort entre les gens de moins de 27 ans. Le plus jeune l’individu, le pire il/elle écrit !

    Quelques français m’ont dit que la cause est la difficulté de la langue, mais pourquoi les belges ne font pas autant des fautes ? J’ai entendu dire que l’endroit où on l’enseignement du français est le plus rigoureux est le Québec.

    S’il vous plaît, ne me prenez pas par un arrogant. J’avoue que j’ai appris le français pendant 9 ans de ma vie mais je n’ai eu mon premier contact avec la langue de Molière qu’à 23 ans et le fait que je sois capable de corriger l’orthographe ou la grammaire de beaucoup de français qui on fait leurs études en France (BAC+4 voir +6) devrait fortement déranger vos enseignants.

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    • Lettre d’un professeur qui s’encanaille... 29 janvier 2009 15:03, par MAXOU37

      Vous avez raison et je confirme par une étude comparative qui a été faite entre la France et la Finlande (que l’on prend toujours comme modèle de réussite) : si on compare les taux d’encadrement professeur/élèves entre les deux pays, il faudrait supprimer 70 000 postes en France !!

      Il y a trop de prof sans élèves en France : il faut briser le tabou des classes surchargées

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  • Lettre d’un professeur qui s’encanaille... 25 juin 2010 16:35, par alice

    Je suis partagée entre être écroulée de rire devant mon écran, ou profondément dépitée.

    Bon....je tranche.
    Ecroulée de rire, car je suis de bonne humeur (oui, pas d’insultes de ces chères têtes blondes aujourd’hui).
    Il faut, Gabriel, et selon l’expression populaire bien connue, péter bien plus haut que son cul pour cumuler, dans l’écriture, d’aussi grossières pseudo dénonciations de ses vilains collègues profiteurs.....dont vous ne faîtes nullement partie, nous l’aurons compris.

    Comment !! Une femme ose être fatiguée d’une grossesse ??? Une grossesse qui chamboule le corps, porte la vie, fait enfanter dans la douleur, et devrait être oubliée sitôt l’enfant né ?
    Qui êtes-vous donc pour juger de la santé physique ou mentale de vos collègues, vous, petit homme satisfait de votre état, de vos quelques années passées en ZEP ; vous-mêmes qui profitez d’une année d’enseignement de 10 heures payées 18 ? Selon vos écrits, je déduis donc que vous avez sollicité une charge de travail de 35h, sinon, vous êtes en inadéquation totale avec eux !

    Ah, mais c’est vrai.Le prof de lettres se sent souvent investi d’une mission quasi mystique , qu’il croit remplir avec succès quand ses élèves réussissent à peine à ânonner les verbes au présent..... le prof tout puissant qui n’a connu aucun déboire, aucune baisse de moral, et qui résume la situation à sa seule expérience : le nombrilisme a de beaux jours devant lui !!!

    Allez, prof de musique, je vous offre quelques notes, les plus belles, mais les reconnaitrez-vous, ne vont-elles pas se dissoudre dans l’acidité de vos propos ?

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  • Lettre d’un professeur qui s’encanaille... 25 juin 2010 16:37, par alice

    Je rectifie : une femme en plus !

    ..........qui aura donc vécu une grossesse idyllique, et de ce fait, ne souffre pas les différences inhérentes à tout individu.

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